Interview de M. Gérard Eizenberg à propos de l'association "La Paix Maintenant"

M. Gérard Eizenberg est traducteur et responsable d'information pour l'assocation "La Paix Maintenant". L'association française La Paix Maintenant a pour vocation de promouvoir et soutenir les actions du mouvement israélien Shalom Arshav (La Paix Maintenant), et de les faire connaître en France. Elle a aussi pour vocation de soutenir et de faire connaître en France les initiatives de paix israélo-palestiniennes, comme les Accords de Genève et l'initiative Ayalon-Nusseibeh. Elle s'adresse à toutes les organisations et partis démocratiques, ainsi qu'à la communauté juive.

L'interview a été réalisé par e-mail en date du 21 mars 2008. Le site internet de l'assocation : http://www.lapaixmaintenant.org

Israel-Palestine.ch:
La paix maintenant fait un remarquable travail d'information sur la colonisation israélienne en territoires occupés. Dans quelle mesure, selon vous, cette dernière a été responsable de l'échec du processus d'Oslo ?
G.E.: Dans une large mesure. La colonisation n¹a pas fait partie des accords d¹Oslo. Du coup, elle n¹a jamais été aussi intense que pendant ce qu¹on nomme les « années Oslo ». Vu du côté palestinien, cela avait de quoi poser quelques questions sur les véritables intentions du partenaire israélien du processus de paix. Mais la colonisation n¹est pas la seule responsable de cet échec. Je peux en citer au moins deux autres : la diplomatie des petits pas, censés rétablir la confiance des deux côtés, et qui, en effet retour, donne un droit de veto aux adversaires du processus de paix des deux côtés, que ce soit par des attentats ou par des provocations. Et le fait que l¹Autorité palestinienne, nouvellement créée, n¹a pas su contenir les éléments les plus radicaux en son sein comme en-dehors. Yasser Arafat, en voulant maintenir le consensus palestinien, n¹est pas tout blanc dans cette histoire.


Israel-Palestine.ch:
Est-ce qu'il vous déjà arrivé (La Paix Maintenant « France ») d'être en désaccord avec une ou des opinion(s) émise(s) par Shalom Arshav (LPM «Israël ») ? Si oui laquelle/lesquelles ?
G.E.: Non.

Israel-Palestine.ch:
Sauf erreur, LPM n'a pas pris ses distances avec certains propos "douteux" de Alain Finkielkraut. Je pense, par exemple, à l'interview du journal israélien Haaretz en date du 18 novembre 2005 qui a beaucoup fait parler. Est-ce que vous pensez qu'il a tout de même sa place au comité de parrainage LPM ?
G.E.: Comme son nom l¹indique, il s¹agit d¹un comité de parrainage. Alain Finkielkraut n¹est pas membre de LPM. Si beaucoup d¹entre nous ont été choqués par ses propos, on ne fait pas injure à quelqu¹un en le supprimant d¹un comité de parrainage, d¹autant que les opinions émises n¹avaient rien à voir avec le problème israélo-palestinien.

Israel-Palestine.ch:
Quelles relations entretenez-vous avec les autres associations françaises, notamment avec celles qui proposent d'autres approches comme "L'union juive française pour la paix" ?
G.E.: Nous avons des relations courtoises avec l¹AFPS, avec laquelle nous débattons souvent en public. Nous sommes parfois en désaccord, non sur les constats, mais sur l¹action à mener. Avec l¹UJFP, c¹est autre chose, et je ne souhaite pas m¹étendre. Il est certain que notre existence les dérange, mais je ne souhaite pas répondre aux insultes et aux sous-entendus imbéciles.

Israel-Palestine.ch:
Janet Aviad, l'une des dirigeantes historiques de Shalom Arshav a déclaré, à propos de Ehud Olmert "Il a connu une véritable conversion politique", "Je crois de tout mon cour qu'il a réellement l'intention de faire la paix. Son discours à la conférence d'Hertzliya était un discours Shalom Arshav" Est-ce que vous partagez ce sentiment d'un Olmert "rallié" aux accords de Genève ?
G.E.: Contrairement à Janet Aviad, nous n¹entretenons pas de relation proche avec Ehoud Olmert, et nous ne sommes pas dans son cerveau. Nous ne pouvons que constater la politique menée et les faits, en contradiction avec certains très beaux discours d¹Olmert. Mais qui sait ?

Israel-Palestine.ch:
Certains, à l'instar d'Ilan Greilsammer, « ne croient pas que beaucoup de membres de « Shalom Arshav» soient autrement bouleversés par le sort des Palestiniens ». Il affirme que la gauche israélienne « souffre de sa propre image dans le miroir ». Que pensez vous de cette réflexion ?
G.E.: Ilan Greilsammer est un ami, mais pas forcément sur nos positions. Cela dit, je ne vois pas bien ce qui l¹a amené à écrire ce qui concerne les membres de Shalom Arshav. Si j¹essaie néanmoins, il me vient deux réflexions :
Shalom Arshav est là, en premier lieu, pour influencer la société israélienne et le monde politique. Son discours, depuis toujours, consiste à réaffirmer que la paix avec le monde arabe est de l¹intérêt d¹Israël. Il n¹y a pas l¹élément de compassion cher à beaucoup de gens à l¹étranger, car, quoi qu¹on en pense, en Israël, il y a aussi de la souffrance. Notre politique consiste à montrer aux Israéliens que cette souffrance est générée en grande partie par l¹occupation. Ce qui n¹empêche absolument tous les membres de Shalom Arshav que je connais d¹être révoltés par le sort fait aux Palestiniens. Mais le sentiment de révolte est une chose, l¹action politique en est une autre. Quant au fait que gauche israélienne souffre de sa propre image dans le miroir, il a un peu raison, je dois dire. En Israël, comme ailleurs, les mondes politiques ont une tendance à l¹autisme et à se voir beau, jusqu¹à ce que la réalité les rattrape. La gauche israélienne a pour le moment échoué dans sa (re)conquête de l¹opinion. Je pense qu¹une des raisons qui expliquent cet échec est l¹absence de réflexion au niveau de la politique économique et sociale. L¹un des paradoxes du paysage politique israélien, c¹est qu¹on peut tout à fait être catalogué « de gauche » tout en ayant des positions ultra-libérales. La « gauche » et la « droite » se définissent avant tout par les positions vis-à-vis du conflit avec le monde arabe. En ce sens, la gauche israélienne est perçue en Israël comme élitiste, sans préoccupation particulière pour les classes défavorisées. Ce qui est injuste, si l¹on examine le travail parlementaire du Meretz, par exemple, mais la politique est injuste.


Israel-Palestine.ch:
Que répondez-vous à ceux qui reprochent à « La Paix Maintenant » de renvoyer dos à dos Israéliens et Palestiniens sans tenir compte du rapport de force qui régit leurs relations ?
G.E.: Je connais effectivement ce reproche, exprimé par ceux qui, en général, parlent de « camp de la paix israélien » avec des doubles guillemets. Nous ne nous érigeons pas en censeur moral, et nous n¹avons pas à dire le droit. Notre objectif est clairement politique : contribuer à une paix équitable, donc durable, entre Israël et les Palestiniens. Nous sommes évidemment conscients du rapport de forces entre eux. Comme du fait que, si processus de paix il y a, Israël doit faire des gestes forts. Israël est la puissance occupante, et dispose d¹une armée très forte, d¹une économie relativement saine, d¹universités florissantes, toutes choses que n¹ont pas les Palestiniens. Cela dit, il faut aussi comprendre que cet état de choses provoque un phénomène paradoxal : l¹opinion, chez de nombreux Israéliens, que tout peut se résoudre par la force armée. C¹est l¹un des effets pervers de la guerre de 1967, qui, au fil des années, a transformé une victoire militaire en une catastrophe sociale, diplomatique et morale. Tous les événements qui ont suivi (guerre de 73, guerres du Liban, Intifadas) ont montré que l¹usage de la force n¹avait que des effets pervers, mais cela n¹a pas (encore ?) suffi pour que les Israéliens en soient persuadés. C¹est l¹effet pervers et paradoxal où la force devient faiblesse. Nous ne renvoyons pas « dos-à-dos », nous tentons de comprendre et d¹expliquer. Pour faire vancer la paix, depuis l¹étranger en tout cas, être solidaire avec l¹un ou l¹autre des camps est néfaste. Le sentiment de compassion est compréhensible, mais au bout du compte, il revient à faire jouer les protagonistes dans un western. Les deux côtés ont besoin qu¹on les aide à trouver un compromis, pas à ce qu¹on leur donne raison sur toute la ligne, et tort à l¹autre. Cela vaut aussi bien pour les « pro-israéliens » que pour les « pro-palestiniens ».

Israel-Palestine.ch:
En préambule d'une traduction d'un article du Jérusalem Post du 25 février 2008 vous défendez un accord négocié avec le Hamas pour faire cessez les tirs de roquettes qui ont de nouveau frappé massivement Israël (février 2008). Est-ce que-ce que, selon vous, le dialogue doit se cantonner à ce but bien précis, ou doit-il déboucher vers d'autres négociations avec le Hamas ?
G.E.: Tant que le Hamas tient à son objectif ultime, l¹éradication d¹Israël et l¹édification d¹un califat musulman sur toute la Palestine mandataire, je ne vois pas bien où mèneraient des négociations autres que sur des arrangements techniques et provisoires, ce que souhaite d¹ailleurs le Hamas de son côté. Le Hamas ne veut pas négocier avec Israël sur la « Paix » avec un P majuscule. Israël non plus, dans toutes ses composantes. De plus, je rappelle que, dans la Charte du Hamas, les « Protocoles des Sages de Sion » sont mentionnés à l¹appui de leurs revendications. Cela est parfaitement inacceptable. Nous sommes pour le dialogue avec le Hamas, pour sauver des vies humaines, pour que Gaza cesse d¹être un enfer, pour que les habitants de Sderot et d¹Ashkelon puissent vivre tranquillement. D¹ailleurs, personne n¹est dupe : un dialogue entre Israël et le Hamas a lieu en ce moment-même, en secret, avec une médiation égyptienne. Personne ne sait s¹il débouchera sur quelque chose de concret.
Il est possible que, dans un avenir plus ou moins lointain, le Hamas connaîtra un processus comparable à celui de l¹OLP, qui a débouché sur la déclaration d¹Alger en 1988, ce qui a permis les accords d¹Oslo. Pour l¹instant, rien n¹indique que cela aura lieu. De plus, personne n¹a forcé le Hamas à prendre le pouvoir par la force à Gaza, ce qui complique singulièrement la situation.

Israel-Palestine.ch:
Comment voyez-vous l'avenir ?
G.E.: Dans un premier temps : pas très rose. Mais il ne faut jamais oublier que le Moyen-Orient est la région de toutes les surprises. Je me trouvais en Israël lors de la visite surprise de Sadate à Jérusalem. Du jour au lendemain, alors que l¹Egypte était l¹ennemi de toujours d¹Israël, on a vu fleurir des drapeaux égyptiens dans tous les coins des rues israéliennes. Il y a certainement eu des fabriquants de drapeaux qui ont eu le nez fin et qui ont fait d¹excellentes affaires ce jour-là. Ce que je veux dire, c¹est qu¹au Moyen-Orient, l¹émotion et les symboles jouent un rôle très particulier. Il arrivera certainement, car c¹est inéluctable, qu¹un jour ou l¹autre, quelqu¹un, d¹un côté ou de l¹autre (et souhaitons que ce soit des deux côtés à la fois), trouvera les mots et les gestes justes pour toucher le coeur de ceux qui sont en face. Paradoxalement, même si la situation ne porte pas à l¹optimisme, il ne manquerait pas grand-chose, car les opinions y sont prêtes. Manquent le courage politique, et un peu d¹intelligence (du coeur et de l'esprit) et de créativité du côté des politiques. De toute façon, les gens des deux côtés savent que la seule solution passe par la création de deux Etats viables et vivant en paix côte à côte. Espérons que les politiques n¹attendent pas que la liste des victimes s¹allonge indéfiniment avant d¹avoir le courage politique de faire ce que tout le monde attend d¹eux.



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