Interview de Mme Aude Signoles à propos du Hamas

Mme Signoles est actuellement maître de conférence à l'université de Saint-Denis de la Réunion et dirige un programme de recherche sur les communautés palestiniennes à l'Institut d'études sur l'islam et les sociétés du monde musulman (IISMM). Voir ici .


L'interview a été réalisé par téléphone en date du lundi 7 avril 2008.
Israel-Palestine.ch:
Avant la création du Hamas en 1987, ses créateurs dont le Cheikh Ahmed Yacine se cantonnaient dans des actions sociales sans confrontation avec l'occupant. La naissance du Hamas marque une rupture avec la lutte ouverte contre Israël et une tournure plus politique. Après le rejet d'Oslo, le Hamas participe et remporte les élections législatives de janvier 2006 (enfantées pourtant par les Accords d'Oslo). Pourriez vous nous expliquez brièvement ces changements de caps ?
A.S.: Le Hamas a été créé en 1987. Ce qui le précédait, la mouvance des Frères musulmans que l'on trouve ailleurs dans le monde arabe, c'était plutôt un mouvement caritatif et social que directement politique. Deux choses ont contribué à ce que certains Frères musulmans décident d'entrer en politique en 1987 : le déclenchement de la première Intifada à Gaza, c'est-à-dire une révolte de la population contre l'occupation israélienne et puis la transformation des revendications politiques de l'OLP de Yasser Arafat.
Pour ceux qui ont créé le Hamas il était important de créer un groupe politique qui allait se positionner contre l'occupation israélienne. Avant tout parce qu'il y avait la peur chez eux d'être définitivement marginalisé de la scène politique palestinienne. Si au moment de la première Intifada les Frères musulmans n'avaient pas politisé leur agenda et n'avaient pas pris en compte les préoccupations de la population, cette dernière leur aurait tourné le dos et ils seraient aller vers des mouvements politiques qui étaient fermes par rapport à l'occupation d'Israël et en revendiquaient vraiment la fin.
C'est parce qu'ils ont « senti » qu'il y avait un mouvement populaire important qui avait cours que certains d'entre eux ce sont dit qu'ils ne pouvaient plus s'occuper uniquement du caritatif et du social sans prendre en compte la situation politique sur place. Ils devaient également, tout en continuant leurs actions caritatives, se soucier des préoccupations politiques de la population.
Le programme politique de 1988 comme on le voit dans la charte du Hamas n'est compréhensible que si on le compare à celui de l'OLP à la même époque. Depuis les années 1970, l'OLP est en train de changer de programme politique. Jusque là ils avaient un programme radical de non reconnaissance de l'Etat d'Israël et contre l'idée de deux Etats séparés. A partir du milieu des années 1970, l'OLP évolue progressivement vers l'acceptation d'une solution de partage territorial qui conduirait à la création d'un Etat palestinien à côté d'Israël. En 1988, justement en pleine première Intifada, l'OLP rend un document officiel très important qui est adopté par son Conseil national : la Déclaration d'Indépendance de l'Etat de la Palestine. Cette déclaration qui a eu lieu à Alger, proclame l'Etat de la Palestine sur la Cisjordanie et la bande de Gaza.
Pour la première fois, les frontières de ce futur Etat sont clairement délimitées aux territoires de la Cisjordanie et de la bande de Gaza avec Jérusalem-Est comme capitale de ce futur Etat. C'est la première fois qu'un document interne laisse la place à un Etat israélien au côté de ce nouvel Etat et l'aboutissement de ce processus est 1993 avec la signature des Accords d'Oslo où la reconnaissance de l'Etat d'Israël par l'OLP est explicite. Mais c'est un processus long qui a commencé dans les années 1970 et qui a évolué, surtout en 1988 au moment où le Hamas est créé.
En interne pour les Palestiniens, c'est clair que le programme de l'OLP c'est cela : un Etat sur la Cisjordanie et la bande de Gaza. A la même époque et par le même document, en 1988, l'OLP fait une deuxième modification, là cette fois stratégique. Jusque là elle prônait la lutte armée depuis sa création contre Israël, une tactique de guérilla, et à partir de là, l'OLP envisage la possibilité de négociations diplomatiques avec Israël. C'est donc contre ces deux mouvements là que le Hamas s'oppose et qui fait que dans la charte du Hamas de 1988 on a l'ancien programme politique de l'OLP, c'est-à-dire un Etat sur la totalité de la Palestine mandataire qui exclu Israël et la reconnaissance d'un Etat juif sur une partie de la terre de la Palestine du mandat et puis qui prône la continuation de la lutte armée comme seul moyen de faire fléchir l'ennemi.
Depuis la création du Hamas jusqu'à aujourd'hui, ce dernier n'est pas resté un mouvement figé, il a énormément évolué. Au moment de la signature des Accords d'Oslo, le Hamas rejette ces accords car ils ne sont justement pas conformes à sa charte. Ils sont toujours à ce moment là sur la continuation de la lutte armée, ce que Arafat a arrêté officiellement, et sur un Etat sur l'ensemble de la Palestine mandataire.
Ceci dit, ils vont évolué assez vite et notamment avec Cheikh Yacine dans des documents internes. Parce que là encore, ils se rendent compte que la majeure partie de la population soutien les Accords d'Oslo. En 1994 et 1995 c'était l'euphorie, les gens voulaient croire à ces accords. Le Hamas perdit totalement sa côte de popularité qu'ils avaient eu pendant la première Intifada parce qu'ils étaient sur une politique d'hostilité à ces accords et là une nouvelle fois pour éviter de perdre prise sur la société, le Hamas reformula un programme politique.
C'est à partir de ce moment là que Cheikh Yacine affirme que le Hamas est prêt à accepter une trêve avec Israël, trêve qui ne signifie pas la reconnaissance, on est bien d'accord. La condition est qu'Israël se retire de la totalité des territoires occupés. Il s'agit là d'une première évolution. La deuxième vient après la mort de Yasser Arafat, celle-ci change considérablement la donne au sein du camp palestinien. Il y a déjà des prémisses de guerre civile c'est beaucoup dire mais en tout cas de tensions pour la succession de Yasser Arafat et pour déterminer qui est légitime pour conduire la lutte du peuple palestinien, une compétition de leadership.
Par ailleurs l'échec d'Oslo et la deuxième Intifada signe la reprise de la violence armée entre les deux parties : Pour le Hamas, Oslo étant mort, il n'y a du coup plus de raison de s'opposer à la participation aux institutions politiques. Entre 1994, date de la création de l'Autorité palestinienne et 2006, le Hamas s'opposait effectivement à la participation aux institutions qui avaient été crée par Oslo, c'est-à-dire, entre autre, le parlement. Les premières élections ont eut lieu en 1996 et le Hamas avait boycotté ces élections parce qu'il ne reconnaissait pas ces accords et pareil pour les élections présidentielles aussi en 1996 où le Hamas n'avait pas présenté de candidat et surtout avaient appelé ses partisans à boycotter ces élections.
Avec la mort de Yasser Arafat et surtout la mort du processus de paix, il n'y a plus trop de raisons pour eux finalement de continuer à s'opposer de participer à ces institutions qui ne sont plus rattachées au processus de paix.
La deuxième chose c'est qu'en 2005, il y eu les élections municipales. Le successeur de Yasser Arafat, Mahmoud Abbas, a voulu démocratiser les institutions palestiniennes et se construire une légitimité populaire. Mahmoud Abbas est quelqu'un qui a une très forte légitimité internationale, qui est vu aussi bien par les Etats-Unis que par l'Europe comme quelqu'un de responsable, de capable de pouvoir négocier, de faire des concessions vis-à-vis d'Israël. Mais il faut bien voir qu'en interne Mahmoud Abbas avait une très faible légitimité et donc il a lancé ces élections municipales en espérant que son camp le Fatah et lui-même allaient tirer les bénéfices de ces élections.
Depuis 1993, depuis les Accords d'Oslo, le Hamas a toujours dit, qu'il allait participer aux élections municipales, car les municipalités sont des institutions bien antérieures aux Accords d'Oslo, elles datent du XIXème siècle. Pour le Hamas il était tout à fait naturel de participer à ces élections d'autant plus que eux leur militantisme caritatif, social etc., ils le font surtout à l'échelle des quartiers au niveau local, donc ils ont leur légitimité, tout leur électorat se situe à ce niveau là.
En 2005 au moment où Mahmoud Abbas lance les élections municipales, le résultat c'est un raz de marée des islamistes à ces élections, dans les grandes villes notamment. Voyant cela, les élections législatives sont annoncées un an plus tard en 2006, fort du soutien populaire qu'ils ont eu aux élections municipales, le Hamas considère qu'il ne peut plus ne pas participer aux législatives car cela serait laisser une trop forte proportion de la population palestinienne en dehors de toute représentativité politique.
La chronologie est importante pour voir pourquoi ils se sont présentés aux élections législatives de 2006, c'est vraiment ces élections municipales et le soutien que la population leur a apporté qui les a contraint quelque part. A l'époque j'ai fait des interviews avec des leaders du Hamas et ils n'étaient pas « chaud » pour se présenter au niveau national et d'ailleurs c'était encore très controversé en 2006. C'est vraiment le fait qu'ils aient gagné haut la main ces élections municipales qui les a poussé à dire que finalement pour garder une unité nationale, pour que la totalité de la population palestinienne soit représentée politiquement, il faut qu'ils se présentent. Aujourd'hui il est clair qu'on ne peut plus envisager les institutions politiques de la Cisjordanie et de la bande de Gaza sans participation politique du Hamas. Ils ne pourront pas faire retour en arrière et retourner à une position juste d'une institution qui s'occupe du social.


Israel-Palestine.ch:
A l'époque des élections (législatives 2006) les Etats-Unis avaient d'ailleurs encouragé le Hamas a participer, non ?
A.S.: Oui. Il y aussi le fait qu'effectivement toute la communauté internationale mais aussi le Fatah pensaient qu'ils allaient remporter ces élections. A cette époque là, j'ai été dans les observations des élections municipales, j'ai travaillé sur les municipalités. J'ai beaucoup discuté avec des leaders locaux du Fatah et j'ai assez ahuri de ce qui paraissait être leur aveuglement. Il était très difficile pour des leaders locaux du Fatah d'accepter que leur parti était trop discrédité au niveau national. Je ne remets pas en cause le fait qu'ils étaient populaires, qu'ils faisaient du travail qui était apprécié au niveau local. Cependant, ils n'arrivaient pas à accepter qu'il y avait un trop fort rejet de ce que la clique des négociateurs d'Oslo représentaient pour la population et que forcément ils allaient en payer les pots cassés au niveau municipal. On voit cela en France avec Sarkozy, les élections municipales ont été un échec y compris pour des gens qui au niveau local était apprécié, tout simplement parce qu'au niveau national le parti est trop discrédité et cela j'en ai été étonné, les leaders nationaux du Fatah n'ont pas su voir que leur parti était trop discrédité à l'échelle nationale pour qu'ils n'en payent pas les pots cassés au niveau local.

Israel-Palestine.ch:
Dans votre ouvrage « Le Hamas au pouvoir, et après ? » vous écrivez que le principal ennemi du Hamas est « L'entité sioniste » en tant que mouvement et idéologie politiques, et non pas les Juifs en tant que groupe se référant à un système de croyances, une religion et des pratiques culturelles données. La charte du Hamas de 1988 est pourtant franchement hostile aux juifs en générale sans parler de la référence aux Protocoles des sages de Sion. N'y a-t-il pas là un fond d'antisémitisme ?
A.S.: Je suis assez embêtée par ce type de questions car je trouve que par exemple, l'antisémitisme en Palestine, (en Egypte c'est un peu différent) c'est vraiment un thème qui n'apparaît pas dans les propos des dirigeants et de la population quelque soit leurs étiquettes politiques.
En Europe on m'interroge très souvent sur l'antisémitisme supposé des Palestiniens, d'ailleurs pendant longtemps contre l'OLP il y a eu cette accusation là. C'est vrai que dans la charte du Hamas ils font allusion aux Protocoles des Sages de Sion. Mais que cela soit l'OLP ou le Hamas ce sont des mouvements nationalistes et quand on regarde leurs projets politiques toutes leurs revendications elles sont territoriales et d'ailleurs je vous ai bien dit que ce qui avait expliqué la création du Hamas c'était le changement de programme politique de l'OLP sur le territoire revendiqué pas du tout sur la religion.
Le programme politique du Hamas est sur des revendications territoriales et d'ailleurs pendant longtemps l'OLP ne reconnaissait pas l'Etat d'Israel ; il n'était pas contre les Juifs. L'Etat que l'OLP dans les années 1960 prévoyait de mettre en place sur la totalité du territoire de la Palestine, c'était un Etat dit laïc et démocratique qui permettrait à l'ensemble des populations juives, chrétiennes et musulmanes de vivre en harmonie. Je suis un petit peu embêtée par rapport à ces questions qui renvoient à un antisémitisme car très sincèrement les populations sur place elles s'en prennent aux Israéliens, aux dirigeants israéliens, pas à la population juive de part le monde ni à la religion en tant que tel.


Israel-Palestine.ch:
Donc pour vous il n'y a pas d'aversion du Hamas contre les Juifs ?
A.S.: Non, en tant que religion, communauté Après ce qu'il faut bien voir c'est qu'il y a un discours que l'on retrouve pour le coup dans l'ensemble du Moyen-Orient et qui est très largement lié au soutien que les Etats-Unis apportent à l'Etat d'Israël depuis la création de l'Etat d'Israël mais encore plus depuis le 11 septembre. Il y a un discours sur l'existence potentiel d'un lobby juif sur le gouvernement américain et sur les médias occidentaux. Ça ce discours il existe, sur l'idée que les Juifs américains sont très organisés très structurés et font du lobbying auprès des médias, auprès du gouvernement américain pour défendre les intérêts sionistes en Palestine. Mais en même temps il y a de fait des coalitions d'intérêts fortes entre le gouvernement américain et le gouvernement israélien depuis la création de l'Etat d'Israël, mais un discours antisémite vraiment qui porterait sur je te tire dessus parce que tu es juif non. Je te dire dessus parce que tu es colon et que tu occupes ma terre cela oui.

Israel-Palestine.ch:
En occident la thèse du Hamas porteur d'une violence contre les Juifs en général est très répandue
A.S.: C'est vrai que très souvent on me pose la question et que du coup quand on vit sur place cela n'a pas de résonance, même dans les textes : dans les médias, les articles de journaux, dans les discours des hommes politiques. Pourtant pendant la deuxième Intifada il y a vraiment eu une radicalisation des discours, on louait par exemple les candidats au martyr mais c'était vraiment pour récupérer des territoires qu'on estime devoir nous revenir en tant que Palestinien. Mais pas contre une religion en particulier.
D'ailleurs j'aimerais rajouter un point, c'est justement sur la question de Jérusalem. Cela montre bien que ce n'est pas une guerre de religion mais vraiment une guerre territoriale et je crois que c'est vraiment important de le dire et de le redire. En Occident on pense toujours que cette question est la plus sensible du règlement du conflit. Or en 2000 quand il y a eu les débuts de négociations sur les questions importantes, enfin considérées comme les plus sensibles entre Israël et les Palestiniens, il y avait la question de Jérusalem effectivement, la question des réfugiés, la question des colonies, la sécurité et puis les frontières. Il y avait 5 points à discuter.
Celle de Jérusalem a été celle pour laquelle il y a eu un règlement le plus rapidement trouvé entre les deux et cela ne pose pas de problème, ni du côté israélien ni du côté palestinien de laisser une liberté de culte à Jérusalem, d'envisager une répartition communautaire des quartiers à Jérusalem. Ils avaient trouvé un compromis pour permettre justement aux personnes de religion juive, quelles soit israéliennes où portant un autre passeport et venant en tant que touriste à Jérusalem, de pouvoir accéder aux lieux saints et inversement pour l'accès aux lieux saints de l'Islam pour les musulmans du monde entier donc ce n'est vraiment pas là le problème.
La question elle est territoriale et le dossier qui avait posé le plus de problème et qui à mon avis est le point le plus épineux c'est la question des réfugiés, c'est encore le point non réglé entre les deux parties.



Israel-Palestine.ch:
Quel impact ont eu les attentats suicides ainsi que le refus d'Oslo du Hamas sur le non- aboutissement du processus ?
A.S.: Ce qu'il faut bien voir c'est que le refus d'Oslo du Hamas a été très argumenté, ce n'était pas simplement un refus idéologique, on ne reconnaît pas l'Etat d'Israël. C'était un refus politique que le Hamas n'était pas seul à faire, il y avait aussi les partis de gauche de l'OLP, le FPLP etc. Il y avait aussi des personnalités du Fatah qui ont fait la même analyse. Cet accord avait le mérite d'exister parce qu'il enclenchait un processus de paix mais sur le fond, il s'agissait de dire que l'OLP et Yasser Arafat avait mal négocié.
Il y avait deux choses qu'on reprochait à Yasser Arafat : la première c'était d'avoir justement repoussé à plus tard la discussion sur les questions les plus sensibles, les plus importantes pour la reconnaissance des droits nationaux palestiniens et notamment les réfugiés, Jérusalem, les colonies, d'avoir commencé par négocier des choses secondaires et qui ne garantissaient pas à terme la reconnaissance effective des droits nationaux des palestiniens. Le Hamas a vraiment argumenté là-dessus.
Le deuxième point c'est sur la stratégie de Yasser Arafat. Le Hamas a reproché une stratégie graduelle, par petit pas, pragmatique, ce que d'autres au contraire le félicitaient pour cette stratégie. Le Hamas a reproché cela à Yasser Arafat en disant qu'Israël allait justement en profiter pendant la période intérimaire pour affirmer encore plus sa présence sur le terrain, conforter sa domination, et c'est ce qu'il s'est passé. Ce qui a donné à posteriori une si forte popularité, crédibilité au Hamas. Les Palestiniens considèrent qu'ils avaient fait une juste lecture des accords de paix.
C'est vrai que dès 1994 il y a eu les premiers attentats suicides, ce fut par vague. Il y en a eu une grosse en 1996 qui venait aussi suite à des arrestations et des assassinats de leaders, de l'artificier (Ay'ash) du Hamas. C'est clair que cela a eu des effets très importants sur la population israélienne.
Côté israélien il y a eu aussi de très forts espoirs de changements, de normalisations de la vie quotidienne à la suite des accords de paix. Ces attentats-suicides ont eut pour effet finalement de ramener le doute au sein de la population israélienne sur la confiance que l'on pouvait accorder aux Palestiniens. Cette rupture de confiance a été particulièrement forte avec l'arrivée de Netanyahu au pouvoir. Parce que la force de Yitzhak Rabin jusqu'à son assassinat cela a été de dire nous on a négocié avec l'OLP de Yasser Arafat et eux ils sont « réglos », ils croient en la paix. Le Fatah et l'OLP ne fait plus d'assassinat, d'attentats. Bien sûr qu'il y a des opposants à la paix mais chez nous en Israël aussi, ce n'est pas pour autant que l'on ne doit pas continuer les négociations. Yitzhak Rabin était vraiment sur cette ligne politique là. Il a su faire accepter cela à sa population.
On ne signe pas un accord de paix sans opposition donc quelque part il faut accepter les effets négatifs de ces oppositions, les attentats-suicides en Israël et aller jusqu'à la paix. Arrêter les négociations de paix serait donné raison finalement aux opposants à la paix, c'était cela le discours de Rabin. Alors pour le coup son assassinat a vraiment eu un effet catastrophique en Israël parce que ceux qui ont pris la suite, la droite du Likoud, ont eu pour discours au contraire de dire les attentats-suicides c'est la preuve qu'on ne peut pas faire confiance aux Palestiniens.
Ils n'ont pas su rassurer la population. La droite a aussi développé le discours de, il y a des attentats-suicides et Yasser Arafat même s'il dit qu'il est pour la paix n'est pas en mesure de canaliser ses troupes et on peut même dire qu'implicitement il joue double jeu. Il se sert du Hamas pour contrer le processus de paix parce que fondamentalement il est contre.
Cela a été un discours très fort de la droite israélienne à partir de Netanyahu et qui a conduit à la deuxième Intifada au discours qui consiste à dire on ne peut plus avoir confiance en Yasser Arafat. Cela a conduit à la mise hors-jeu de Yasser Arafat par Israël et les Etats-Unis qui l'ont confiné et placé en résidence surveillée à partir de 2001-2002. Et finalement en disant on a plus de partenaire de paix palestinien cela permettait à Israël de continuer son option répressive ainsi que la guerre.
Les effets du 11 septembre sont évidents sur la possibilité qu'a eu Israël de jouer du discours de la lutte contre les terroristes et à faire accepter cette politique au niveau international sans que trop ni l'Europe et encore moins les Etats-Unis y soient hostiles ou même verbalement disent à Israël de lâcher le pied. Le contexte international a permis à Israël d'aller vraiment dans ce sens là.
En tout cas c'est vrai que les attentats-suicides ont eu cet impact là très fort, aujourd'hui c'est vrai que quand je vais en Israël ce qui me fascine et terrifie à la fois c'est cet espèce d'unanimisme de la population à croire que l'autre ne veut pas la paix ou plutôt que l'autre ne comprendra que la manière forte. C'est vraiment ultra répandu, il y a une propagande, enfin c'est très difficile de faire admettre une voie alternative, mais quand même c'est très ancré dans la population cette idée que finalement ils ne comprendront que la force donc on pourra négocier qu'à partir du moment où on les aura vraiment mis à genoux. Cela ne veut pas dire qu'on ne conçoit pas de négocier avec les Palestiniens mais c'est l'idée qu'on ne pourra commencer à négocier que dès le moment où ils seront à plat.


Israel-Palestine.ch:
C'est la théorie du « mur de fer » de Jabotinsky.
A.S.: Voilà.

Israel-Palestine.ch:
Dans un article au sein de la revue d'études palestiniennes n°102 Khaled Hroub évoque sous la forme interrogative un « Hamas nouveau ». Il prend appui sur trois documents (plateforme électorale ébauchée pour sa campagne de l'automne 2005, le programme gouvernementale d'union nationale que le Hamas a présenté aux autres factions palestinienne en mars 2006, et après l'échec des discussions, le programme gouvernemental tel qu'il a été présenté par M. Haniyeh le 27 mars). Quelles sont selon vous les principales évolutions par rapport à sa charte de 1988 ?
{Note : Voir à propos de cette question un article que Madame Signoles a publié dans le numéro de la revue Maghreb-Machrek N°197 Hiver 2007-2008}
A.S.: Depuis son arrivée au pouvoir en 2006, le Hamas a développé un nouveau type de discours qui met en avant sa capacité à diriger un pays, sa capacité gestionnaire de la même façon que les autres partis politiques. Finalement il cherche à banaliser son étiquette politique et à dire qu'ils sont un parti politique comme un autre.
On le voit quand on étudie les fameux documents que vous mettez en avant qui mettent bien l'accent sur la nécessité d'une gestion transparente des affaires politiques, sur la nécessité d'un budget équilibré, sur la capacité à déterminer des priorités politiques. D'ailleurs le Hamas met en avant le domaine de l'éducation et de la santé ce qui n'est pas trop nouveau quand on voit l'héritage du Hamas. Tout ces discours qui portent finalement sur la capacité à diriger un Etat, qui sont centrés sur la formation de l'Etat en Palestine, c'est nouveau.
Jusque là le Hamas se disait un mouvement de libération nationale, sa priorité était la libération de la nation. Et aujourd'hui il y a ce volet qui est que la priorité du Hamas cela doit être aussi gérer cette Autorité palestinienne qui a été créé récemment par les Accords d'Oslo. Ça c'est vraiment un point essentiel. En même temps, ce dont on se rend compte, c'est que le Hamas ne plie pas sur ses revendications nationalistes et continue du coup à revendiquer la fin de l'occupation israélienne, continuer à dire que la lutte armée est un moyen parmi d'autres de faire aboutir la lutte de libération. C'est une des caractéristiques de ce parti en fait : il continue à avoir ses revendications nationalistes que les Israéliens trouvent radicales, les Américains et les Européens aussi, tout en ayant un discours moderne de gestion d'un Etat.
Ce qui est assez fascinant c'est que quand on regarde ce que le Hamas met en avant sur sa capacité de gérer un Etat c'est exactement ce que veut la Banque mondiale et ce que les Etats-Unis et la Banque mondiale reprochaient à l'Autorité palestinienne de Yasser Arafat. L'Autorité palestinienne était considérée comme corrompue, gérant les affaires de manière peu transparente, clientéliste, avec un budget pas équilibré, des dépenses publiques trop importantes, et le Hamas lui justement propose un programme politique en miroir et c'est fait élire là-dessus. Sur sa capacité à gérer, moralement, éthiquement, sobrement les dépenses publiques, à gérer en faisant participer la population locale, à casser les réseaux clientélistes du Fatah etc. Tout ce versant là qui est nouveau du programme du Hamas devrait quelque part plaire totalement à la communauté internationale qui demandait cela à l'époque de Yasser Arafat mais en même temps il y a le volet nationaliste qui demeure et qui fait que la communauté internationale ne peut pas accepter ou reconnaître le Hamas comme étant un parti comme les autres.


Israel-Palestine.ch:
Et sinon par rapport à la charte de 1988, par rapport à la place de la religion et de la lutte armée etc., cela a été un peu mis de côté dans les trois documents ?
A.S.: Oui, par rapport à 1988 par exemple les revendications politiques officielles aujourd'hui ce n'est plus la totalité de la Palestine mandataire c'est clair. Même si Israël continue à le dire, les documents internes du Hamas et les dirigeants politiques quand on les rencontre sur place ils sont sur le credo d'un Etat sur la Cisjordanie et la bande de Gaza avec Jérusalem-Est comme capitale. Finalement, au niveau des revendications territoriales, c'est exactement les mêmes que l'OLP. Et c'est sur ce territoire là justement que le Hamas essaye de démontrer sa capacité à gérer un Etat. La différence entre les deux est que l'OLP a depuis 1993 explicitement reconnu l'Etat d'Israël ce que n'a pas fait le Hamas. Ils sont sur une trêve militaire contre l'occupation Israélienne.

Israel-Palestine.ch:
Certains affirment que le Hamas se borne à ne pas reconnaître explicitement Israël dans ses frontières d'avant 1967 en raison de son extrémisme religieux. D'autres pensent que la reconnaissance d'Israël par l'OLP et le fait qu'il n'y ai pas eu de retombées a échaudé le Hamas à faire de même ?

A.S.: Sur ce débat qui consiste à dire que le Hamas n'as pas encore reconnu explicitement l'Etat d'Israël, je dirais que c'est un débat très politique, c'est une arme qu'utilise les Etats-Unis et Israël pour rejeter le Hamas du jeu politique alors que ce qu'il faut bien voir est que le Hamas n'exclut pas de reconnaître l'Etat d'Israël mais le Hamas ne veut pas reconnaître l'Etat d'Israël sans être sûr d'avoir les territoires qu'il revendique.
C'est-à-dire qu'il faut bien voir que la population palestinienne considère que l'OLP a échoué dans le projet national palestinien, elle a reconnu l'Etat d'Israël, ce que voulait les Israéliens mais elle n'a absolument pas obtenu en échange les territoires revendiqués alors il est bien évident que le Hamas ne souhaite pas faire la même chose que l'OLP. La population palestinienne en voudrait énormément au Hamas s'il pliait à ces exigences extérieures. Du côté palestinien on est aussi convaincu que les Israéliens veulent maintenir leur domination et ne veulent pas reconnaître un Etat palestinien.
Donc on a voté pour le Hamas aussi parce qu'on considère que lui ne fléchira pas, n'abandonnera pas les droits nationaux palestiniens et il sera le seul à négocier vraiment le retrait des territoires contre la reconnaissance d'Israël. Donc c'est un faux débat de dire le Hamas ne reconnaît pas l'Etat d'Israël. Pour le Hamas cela doit venir comme la dernière étape dans les négociations politiques mais en tout cas pas avant. Je suis intimement persuadée que le jour où, cela sera probablement hélas jamais, mais que si le Hamas était impliqué aux négociations politiques avec OLP et que ce soit des vraies négociations sur des retraits territoriaux, il serait prêt à reconnaître l'Etat d'Israël, cela me parait évident. La population palestinienne aujourd'hui a pris fait et acte de l'existence de l'Etat d'Israël, ce n'est plus d'actualité de dire que les Palestiniens veulent jeter les Juifs à la mer. Mais par contre il y a un vrai enjeu sur le moment de la reconnaissance et sur ce que l'on négocie contre la reconnaissance.



Israel-Palestine.ch:
On évoque souvent une aile « modérée » en opposition avec une aile « dure » au sein du Hamas, quels sont les désaccords et comment évaluer les rapports de force entre la direction politique de l'intérieur des territoires et celles de l'extérieur basée en Jordanie jusqu'en 1999 puis en Syrie ?
A.S.: Sur l'aile modérée et l'aile dure c'est une opposition qui existe aussi en interne, il y a deux oppositions au sein du Hamas, l'opposition entre la direction extérieure et la direction intérieure et puis sur laquelle se superpose une deuxième opposition qui est aile militaire - aile politique.
Ce qu'il faut voir pour le Hamas, sa particularité est qu'il s'agit du seul parti palestinien avec le Jihad islamique qui est un parti né à l'intérieur des territoires, tous les autres sont des partis nés d'abord en exil et qui ont ensuite cherché à créer des antennes à l'intérieur. Le Hamas est vraiment un parti de l'intérieur qui a crée une antenne à l'extérieur avec comme fonction essentiel de centraliser les fonds de faire du « Fund rising » pour le Hamas à l'intérieur.
Parce que les dirigeants du Hamas à l'intérieur ne pouvaient pas facilement circuler. Donc l'antenne extérieur qui a été crée en Jordanie puis maintenant en Syrie, sa fonction à l'origine c'était d'aller voir les dirigeants du Golfe ou la diaspora palestinienne pour lever des fonds en faveur du mouvement islamiste ou de ses associations caritatives et d'amener l'argent dans les territoires, parce que ceux des territoires ne pouvaient pas sortir. C'est vraiment important de voir cette différence là, les décisions politiques viennent de l'intérieur.
La deuxième chose à savoir aussi est que le Hamas a toujours été un mouvement décentralisé, il n'y a pas par exemple une direction à Gaza qui donnerait des mots d'ordre pour la totalité des mouvements locaux du Hamas. Il y a des chefs politiques locaux qui ont leur mot d'ordre dans chaque ville, surtout depuis les accords de paix car la circulation est rendue de plus en plus difficile.
Certes il y a une idéologie commune, il y a un programme qui est la charte, mais ils ont toujours été laissé assez libre d'agir au niveau local, notamment de conclure des alliances avec d'autres partis politiques au niveau local en fonction de leur degré d'opportunité. Par exemple à Jénine, le Hamas a toujours très largement mené la lutte contre l occupation israélienne main dans la main avec la Fatah. Il n'y a pas de scission aussi tranchée Fatah-Hamas. Les dirigeants locaux du Hamas ont eu pour habitude de discuter de contre quelle colonie on va faire un attentat par exemple avec les dirigeants du Fatah, alors que à Ramallah le Hamas et le Fatah était plutôt dos à dos ou n'ont jamais discuté d'une plateforme politique commune.
Au-delà de la charte commune qui sert de plate-forme programmatique, les dirigeants du Hamas sont assez libres de faire ce qu'ils veulent localement. L'emprisonnement du Cheikh Yacine a décentralisé la direction du Hamas à l'extérieur car c'était lui la tête pensante du Hamas, quand il a été emprisonné c'est effectivement la direction en Jordanie qui pris la relève à la place de la direction de l intérieur.
Sur la scission aile politique aile militaire ou aile radicale aile modérée, elle a toujours existé. Au moment de la signature des Accords d'Olso, il y a a eu un débat très fort au sein du Hamas sur est-ce qu'il que faut qu'il devienne un vrai parti politique et participe aux institutions de l'Autorité palestinienne pour faire de l'entrisme au sein de l'AP et réussir à influencer les législations de l'intérieur ou est-ce que l'on doit s'en tenir à une position d'opposition extérieure et continuer la lutte armée. En 1996 il y a eu d'ailleurs quelques membres du Hamas, la jeune génération qui avait 40 ans, éduquée, beaucoup avait des diplômes d'ingénieurs qu'ils étaient aller faire à l'extérieur dans les pays occidentaux, qui créent un parti avec l'intention de participer aux élections législatives.


Israel-Palestine.ch:
Mais il n'a pas fait long feu ce parti.
A.S.: Il n'a fait pas long feu, d'abord parce qu'il y a eu effectivement pour le coup un mot d'ordre du parti disant qu'il ne fallait pas que ses membres se présentent aux élections, donc ils ne se sont pas présentés sous l'étiquette de ce nouveau parti mais en tant qu'indépendant. Cela montre bien qu'il y avait quand même des visions de ce que devait être le rôle du Hamas différente entre ses membres. Il n'a pas fait long feu car la deuxième Intifada est venu affaiblir la branche politique du Hamas.
Le fait qu'il y ait de nouveau une reprise de la violence armée entre les deux camps a marginalisé les tenants de la branche politique qui disaient qu'il fallait participer aux élections et cesser la lutte armée parce que cela donnait une mauvaise image du Hamas à l'international etc. Cela a donné plus de poids à ceux qui disaient qu'il fallait continuer la lutte armée et qu'Israël ne comprenait que la force, la preuve le Hezbollah au Liban a libéré le territoire grâce à une stratégie de guérilla. Le poids relatif qu'on ces deux branches là est très largement lié finalement au contexte international de paix ou au contraire de violence politique.
Depuis l'arrivée au pouvoir du Hamas en 2006, pour le coup la branche politique a repris du poil de la bête même si on est dans une situation de guerre larvée, mais c'est vraiment lié à l'après Arafat et à la prise de conscience au sein du Hamas de la nécessité de ne pas laisser la majeure partie de la population privée de représentation politique. Ils ont pris acte du fait que le Fatah était très discrédité au niveau national et que c'était eux l'alternative au yeux de la population. Ils se devaient donc de prendre part au jeu politique mais du coup sans céder sur leurs revendications nationales, sans céder sur la reconnaissance au préalable de l'Etat d'Israël et tout en continuant la lutte armée.


Israel-Palestine.ch:
Dans quelle mesure l'arrêt du financement de l'AP et la politique d'isolement du Hamas (faisant suite à sa victoire aux élections législatives de janvier 2006) voulue par le Quartet ont eu une incidence sur les relations Fatah-Hamas ? Quels sont les autres raisons qui ont mené à l'accroissement des heurts interpalestiniens jusqu'à la prise de Gaza par le Hamas en juin 2007 ?
A.S.: Le boycott politique et financier du gouvernement palestinien à partir de 2006 a vraiment eu des effets importants sur les relations Fatah-Hamas, sur la situation économique des Palestiniens aussi mais là n'est pas la question. Pour la première fois, aux yeux de la population palestinienne, l'Europe et la communauté internationale dans son ensemble ont perdu leur neutralité et ce sont clairement positionnés pour le président palestinien Mahmoud Abbas et le Fatah, mais aussi pour Israël.
La signification du vote Hamas, c'est vraiment de dire au Fatah et à ceux qui ont négocié Oslo qu'ils sont discrédités, qu'ils ont échoué à les protéger d'Israël et à faire avancer leurs revendications politiques. Là, finalement, la communauté internationale va contre le vote de la population, soutient un président discrédité. Israël aussi soutient ce président discrédité, donc au yeux de la population palestinienne il y a une espèce de coalition qui se forme ; communauté internationale, Fatah de Mahmoud Abbas et Israël contre eux et contre le Hamas.
Il y a progressivement deux camps qui se forment et cela c'est très nouveau. La communauté internationale a contribué à former deux camps ; le camps du Hamas et le camps du Fatah qui est vu comme soutenu par Israël et la communauté internationale et donc, c'est cela qui est important, défendant les intérêts d'Israël. Comme une « marionnette » de l'Occident. Cela discrédite encore plus le pauvre Mahmoud Abbas qui est sur une position vraiment pas confortable. Alors que le but des occidentaux c'est au contraire de redonner du poids à Mahmoud Abbas, c'est cela qui est paradoxal. Depuis 2007 et la prise de Gaza par le Hamas ils ont réouvert les vannes de l'aide internationale à destination du Fatah et de Mahmoud Abbas donc c'est clairement un soutien politique et financier apporté au Fatah contre le Hamas
Cela a vraiment conduit à démarquer deux clans. Cela n'a pas déclenché mais cela a renforcé les heurts et cela a conduit la population à prendre position pour ou contre le Hamas. Jusqu'à avant la prise de contrôle de la bande de Gaza par le Hamas on avait des heurts interpalestiniens. On ne pouvait pas dire que c'était vraiment une guerre civile dans le sens où c'était vraiment des affrontements entre groupes armés du Hamas et du Fatah, mais la population palestinienne était très extérieure et faisait tout pour rester extérieur à ces heurts et les condamnaient.
Les heurts à l'origine sont liés à un discrédit du Fatah sur la scène politique palestinienne, ils sont liés aussi à des tensions au sein des forces de polices palestiniennes. La police palestinienne est majoritairement contrôlée par le Fatah. Yasser Arafat a placé ses hommes au sein de la police palestinienne quand il est arrivé. Cette police palestinienne est de plus en plus vue comme participant à la lutte contre le « terrorisme internationale » et donc comme participant à l'arrestation des leaders du Hamas. Ce contre quoi les groupes armés du Hamas vont s'opposer.
Ils s'en prennent d'abord aux forces de police palestinienne et aux militants armés du Fatah parce qu'ils les voient comme des gens qui font le jeu des Etats-Unis et d'Israël. Au départ les heurts concernent une minorité de Palestiniens et la minorité qui est armée. Le restant de la population cherche à rester vraiment neutre ou extérieur à ces heurts. Au même moment il y aussi la volonté des politiques, la branche politique du Hamas et Mahmoud Abbas, de justement pacifier les relations sociales et de mettre en place un gouvernement d'Union nationale. Ces tentatives de gouvernement national vont échouer mais en tout cas elle montre bien que la majorité de la population et des politiques cherchent à pacifier les relations sociales.
Ils pensent que cette pacification des relations sociales ne peut venir qu'avec la conclusion d'un accord d'Union nationale pour resserrer l'unité. A partir du moment où le Hamas prend le contrôle de la bande de Gaza par la force et que la communauté internationale se positionne très clairement contre le Hamas, du coup, la population elle-même va prendre position pour ou contre le Hamas. On a une polarisation des positions en deux camps. Là pour le coup on a les prémisses de ce qui pourrait être une guerre civile. Ce n'est plus simplement des groupuscules armés mais c'est l'ensemble de la population qui va se positionner par rapport à deux camps qui ont des visions du future et des revendications politiques différentes.



Israel-Palestine.ch:
Dans une interview au journal « Le Monde » du 11 juillet 2007, l'ex premier ministre (Hamas) palestinien Ismaël Haniyeh se défendait de vouloir créer un Etat islamique. Qu'en est-il à Gaza depuis juin 2007, constate-t-on des changements dans la vie publique des Gazaouis ?
A.S.: De manière générale, quand on parle d'un mouvement islamiste dans le monde arabe on met toujours un petit peu en avant ce chiffon rouge là de l'Etat islamique et d'un Etat qui porterait atteinte aux droits des femmes notamment ou aux libertés publiques. Il faut bien voir que le Hamas est vraiment au départ un mouvement nationaliste, ses revendications elles sont territoriales, c'est aussi un mouvement islamiste mais justement jamais il n'a fait de la proclamation d'un Etat islamique son mot d'ordre vraiment.
C'est lié au fait que, en Palestine, comme il n'y a pas eu d'autorité de pouvoir centrale sur place, il y a une société civile très forte et très structurée avec des associations, des syndicats, etc. Les églises aussi ont mobilisé la population pendant toute la période de l'occupation israélienne, ce qu'il fait qu'il y a une liberté de parole qu'on ne retrouve pas dans le monde arabe, très importante, avec des gardes-fou démocratique.
Tout ce tissu associatif de cette société civile qui existe depuis plus de 30 ans. Elle est très regardante justement sur le respect de l'Etat de droit et des libertés publiques. Elle s'est mobilisée d'ailleurs contre Yasser Arafat et dans les années 1993-2000, elle a protesté contre les arrestations arbitraires d'opposants politiques dans les prisons palestiniennes, elle a protesté contre la tendance à la concentration des pouvoirs par Yasser Arafat, contre l'intrusion du pouvoir exécutif au parlement ou dans les instances judiciaires etc. Il y a une tradition en fait démocratique en Palestine qui existait avant l'avènement de l'Etat et qui n'existe pas ailleurs.
Du coup, quelque soit l'étiquette politique du mouvement en place, ces gardes- fou là existent et sont très regardants. Ce qui se passe est que toutes ses associations de protections des Droits de l'Homme etc. sont très vigilantes sur les nouvelles législations mises en place par les islamistes et notamment au niveau local, font des rapports circonstanciés, des manifestations, la liberté de parole existe.
Sur l'Etat islamique, il y a aussi une tradition de l'OLP, mouvement laïque, protecteur des libertés des femmes, des libertés publiques, Les femmes ont joué un grand rôle dans le nationalisme palestinien, elles occupent des fonctions importantes que cela soit au niveau économique ou politique en Palestine. Toute tentative qui consisterait à marginaliser les femmes dans la vie publique est immédiatement discréditée, contestée publiquement.
C'est une spécificité à la vie palestinienne qui fait que le Hamas n'est pas aussi libre que dans d'autre pays comme l'Egypte à mettre en avant un Etat islamique qui serait conservateur au niveau des murs, notamment par rapport a la place de la femme dans la société et aussi conservateur au niveau de la législation à l'égard des femmes.


Israel-Palestine.ch:
Quand on évoque une « talibanisation » de Gaza c'est donc un peu déplacé selon vous ?
A.S.: Oui. Il y a une islamisation de la société palestinienne qui date de la première Intifada qui est un mouvement de fond. La guerre et la deuxième Intifada ont renforcé ce mouvement là et cela a conduit à un certain conservatisme social. On trouve des mariages précoces beaucoup plus qu'avant, le port du voile a relativement augmenté, c'est plus visible dans l'espace publique Dans un contexte de guerre on a tendance à se replier sur son identité première, religieuse, on se sent attaqué sur ce qui fait son identité, il y a cette tendance au conservatisme sociale, des mots d'ordre pour la fermeture des lieux vendant de l'alcool à Gaza, c'est vrai, il y a eu des actions menées contre les plages, pour l'aménagement des plages de Gaza.
C'est difficile de dire si c'est lié à l'arrivée au pouvoir des islamistes ou si c'est lié au contexte politique de guerre et en plus de guerre civile, sans doute un peu des deux. Il y a une tendance au conservatisme social et moral mais il y a des gardes-fou très fort. Je vais vous donner un exemple intéressant. Dans la ville de Qalqilya, il y a eu des élections municipales en 2005 où l'ensemble du conseil municipal est islamiste et peu de temps après l'arrivée au pouvoir des islamistes ils ont justement cherché à encadrer les manifestations culturelles de la ville et notamment à supprimer un festival international de musique qui était d'ailleurs soutenu par le consulat français, peu importe, mais renommé et apprécié de la population.
Dans cette ville, aux élections législatives de 2006 quelques mois plus tard, les députés islamistes ont été battu et on considère que cela a été une mesure de rétorsion de la population à l'égard de cette politique culturelle conduite par la municipalité qui était très contestée au niveau local. Et c'est l'une des rares villes où le Fatah a gagné.
Il y a plein de mesures comme cela : dans la cité universitaire de Birzeit où ils ont essayé de séparer la cantine, une allée pour les femmes et une allée pour les hommes, cela a été un véritable « brouhaha » pendant plusieurs semaines. Les étudiants faisaient du forcing pour déplacer leurs chaises etc. Finalement cela n'a pas eu lieu. Je ne dis pas qu'il y a pas de tentative, mais il y a vraiment cette tradition démocratique en Palestine, respectueuse des libertés publiques qui fait qu'il y a beaucoup de gardes-fous et que ce type de législation qui porterait sur le murs, sur la morale publique ne passe pas.


Israel-Palestine.ch:
Dans un article au « Vanity Fair », David Rose affirme que le coup de force du Hamas à Gaza en juin 2007 était une action préventive contre un coup préparé par le Fatah. L'auteur accuse l'administration Bush d'avoir mené une opération clandestine pour permettre au Fatah du président palestinien Mahmoud Abbas de reprendre par les armes le pouvoir que le mouvement islamiste Hamas a conquis par les urnes. Est-ce que cela vous semble plausible ?
A.S.: Même Ismaël Haniyeh a accusé le Fatah de préparer un coup d'Etat pour justifier sa prise de contrôle de la bande de Gaza. D'ailleurs on peut se demander s'il s'agit d'un coup d'Etat ou d'un contre coup d'Etat, c'est une vraie question. C'est difficile d'avoir des certitudes en la matière, par contre ce que l'on peut effectivement attesté est que la CIA est présente dans la formation de la police palestinienne depuis 1998, donc durant la période de Yasser Arafat. Elle a formé à lutter contre les groupes islamistes, sur les méthodes de renseignements militaires etc.
Depuis 2006, cette coopération militaire ainsi que le financement de la police palestinienne s'est très largement accentué. Les Etats-Unis ont aussi aidé à la modernisation de son armement. Cela a été attesté par plusieurs rapports officiels internationaux. Par ailleurs, sans dire qu'il y avait un coup d'Etat du Fatah qui était préparé, on constate qu'il y a eu une politique d'obstruction de Mahmoud Abbas visant à empêcher le Hamas d'avoir les moyens de diriger le pays. Cette politique d'obstruction s'est faite par décret présidentiel, elle a visé les forces de police. En principe c'était le ministère de l'intérieur qui gérait les forces de police. Mahmoud Abbas a pris un décret pour placer ces forces de police sous son autorité au moment de l'arrivée au pouvoir du Hamas.
Pour la petite histoire, quand Mahmoud Abbas était premier ministre de Yasser Arafat et contestait la tendance à l'autoritarisme de dernier, il avait justement demandé à être responsable des forces de police en tant que 1er ministre et à ce que ces forces de police dépendent du 1er ministre et du ministre de l'Intérieur. Yasser Arafat avait fini par céder sous pression internationale et notamment des Etats-Unis.
C'était la fameuse période où l'on lançait des réformes de l'Autorité palestinienne pour démocratiser cette dernière. Cette mesure là, le fait que la police palestinienne soit contrôlée par le 1er ministre et le ministre de l'Intérieur, c'était quelque chose qui avait été obtenu par Mahmoud Abbas. Quelques années plus tard il prend un décret présidentiel pour revenir à la situation antérieure pour pouvoir justement contrôler comme le faisait Yasser Arafat ses forces de polices et empêcher que le Hamas ait les moyens de faire exécuter leur politique. Car les forces de polices c'est des forces exécutives qui permettent l'application des lois.
Le Hamas avait le parlement pour légiférer mais était totalement dépourvu d'une force de coercition. C'est vraiment ce qui a été à l'origine du différend entre le Fatah et le Hamas qui explique que le Hamas a cherché à mettre dehors les forces de polices du Fatah de la bande de Gaza.
Je suis plutôt pour l'hypothèse qui consiste à dire que la prise de pouvoir militaire est une réaction à une politique d'obstruction du Fatah. Après de savoir s'il y avait vraiment un coup d'Etat qui se préparait, je ne sais pas, mais en tout il y a clairement eu tout un tas de gesticulations politiques qui ont cherché à évincer le Hamas de la direction des affaires politiques quand bien même il avait été élu.


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